Poésie innue...avec Joséphine Bacon

 


Immersion en territoire innu...

Pour autant qu'il soit possible de le faire depuis un bureau 45° Nord 1° Ouest, je découvre un territoire, par la lecture. C'est une découverte beaucoup plus profonde, beaucoup plus intime, beaucoup plus sensible.

Voyage au Québec, vers la toundra, vers le cercle polaire.

Par hasard, je découvre Maxime Jolivel par un livre de marche en Bretagne, entre Vilaine et Semnon. Coïncidence, il y parle des Innus :

"De l'océan jusqu'à la source. C'est l'itinéraire qu'empruntaient les Innus il y a un siècle encore, alors qu'ils quittaient pour de longs mois leur village de la Côte-Nord du Saint-Laurent et s'enfonçaient profondément dans l'arrière-pays pour y passer la saison hivernale. La rivière était un axe de transit, un repère, un mode de déplacement, un garde-manger. Les ruisseaux étaient les routes secondaires. En les empruntant, ils accédaient à de nouveaux territoires, remontaient parfois jusqu'aux lacs de tête."

Joséphine Bacon est une poète innue dont les mots simples se révèlent pourtant puissants, dont la mémoire se veut sans faille pour raconter les aînés et transmettre.

Ses poèmes sont emplis d'âme et d'esprits. Lorsque vous achevez de lire un de ses recueils, vous êtes transporté dans un ailleurs, à la fois doux et rude, dans un culture bien éloignée de nos standards européens.

Extraits de l'avant-propos de Bâtons à message :

" Mon peuple est rare, mon peuple est précieux comme un poème sans écriture. (…)

Nous sommes un peuple de tradition orale. Aujourd'hui, nous connaissons l'écriture. La poésie nous permet de faire revivre la langue du nutshimit, notre terre, et à travers les mots, le son du tambour continue de résonner. (…)

En écrivant ce livre, j'ai retrouvé les aînés porteurs de rêves, les femmes guides, les hommes chasseurs, les enfants garants de la continuité du voyage."

Les livres de Joséphine Bacon sont publiés en édition bilingue, page de gauche en français, page de droite en innu-aimun. Je suis à la fois fascinée et questionnée par ces traductions où il faut beaucoup plus de mots français pour interpréter la parole innue. J'ai compris en regardant cette vidéo 5 minutes avec Joséphine Bacon...Je vous recommande également Joséphine Bacon, poète innue. Prenez le temps de les regarder, vous aurez ainsi certaines clés de compréhension de l'œuvre !

Voici quelques poèmes sélectionnés dans chacun des quatre recueils publiés

Bâtons à message

Je ne me souviens pas toujours
d'où je viens

dans mon sommeil,
mes rêves me rappellent
qui je suis

jamais mes origines
ne me quitteront

***
à Rolande
Tant de lunes
nouvelles, pleines
sont passées
notre amitié devenue absence,
j'en ai fait mon amie.

Aujourd'hui tu es là
forte, fière
narguant la mort.

Qui pourrait croire
qu'un trop tard
s'échappe de mon cœur ?
Mais non, car la mémoire
te garde à jamais
dans la brunante de ma vie.

Dans mes nuits de rêve,
je te vois atteindre
l'horizon sans moi.

***
Quand une parole est offerte,
elle ne meurt jamais.

Ceux qui viendront
l'entendront.

Un thé dans la toundra

(…)
J'avance
Dans l'obscurité des couleurs
Il n'y a pas d'obstacle
La musique de la rivière guide mes pas
Moi seule l'entends

Je t'amène jusqu'à l'aurore
Je te regarde danser là
Où tu me rejoins

Nous partageons
Un thé
Dans la toundra
Un réconfort
Face à l'infini

***
(…)
J'ignore si demain me gardera intacte
Je dis que l'espoir de se laisser être
Eloigne le désespoir

***
Son corps est Toundra
Du coin de l'œil
Je l'observe
Son âme danse
Avec les aurores boréales

Tout horizon rêve
De sa beauté

Quelque part

Je vis la grandeur du vent
Je sens sa beauté
Le vent me prend dans ses bras

Il souffle un air mélodieux
Que j'aimerais écrire

***
(…)
J'ai oublié comment rêver
Mon cœur a perdu la cadence des raquettes
Je me suis laissée apprivoiser
Je suis au bout de moi

J'écoute tes larmes
Comment te consoler
J'aimerais chasser ta souffrance
T'offrir le sourire d'une étoile

***
Une nuit d'étoiles nous invite
Elle nous raconte
La Grande Ourse

Les aurores boréales
Dansent les gestes de la terre
C'est la nuit des cicatrices qui pardonnent

Une fois de plus

Parle-moi sans mot

J'aurai un silence
à t'offrir

***
La ville fait silence
Assise sur un banc de parc
Les bruits se sont tus
J'écoute le bruissement
Des feuilles d'un vieil érable

Les arbres ont pris un air d'été
Bonheur de vivre avec eux

***
J'habite les mots
Un endroit ailleurs
J'écris ma mémoire
Pour ne pas oublier
Qui je suis

"Tout est là et se tient dans la simplicité des saisons, de la naissance et de la mort qui enveloppent les poèmes d'un sentiment de profondeur et d'éternité." Une fois de plus, Postface de Marie-Andrée Gill

Mes sources

L'Appel des campagnes, de la forêt boréale au bocage breton, Maxime Jolivel, éditions corti

Bâtons à message, Joséphine Bacon, Mémoire d'encrier
Un thé dans la toundra, Joséphine Bacon, Mémoire d'encrier
Quelque part, Joséphine Bacon, Mémoire d'encrier
Une fois de plus, Joséphine Bacon, Mémoire d'encrier

Image par Alain Audet de Pixabay

Commentaires