Augenblick [3] : Kairos de Jenny Erpenbeck
Ce livre qui parle de la fin de l'Allemagne de l'Est a reçu l'International booker prize en 2024.
Son titre - Kairos - emprunté à la mythologie grecque évoque le "dieu de l'instant propice". La rencontre entre Hans et Katharina, les deux personnages principaux, est-elle l'œuvre de Kairos ?
Une histoire d'amour très singulière va naître puis mourir entre ces deux personnages, au terme d'une longue agonie, complexe, habitée de questionnements qui m'ont semblé interminables.
Était-ce le but de l'autrice de nous faire ressentir cet amour / désamour, parfois violent, pesant, dont on perçoit dès le début qu'il ne pourra pas durer ? De nous faire ressentir le temps long de l'emprise psychologique, de la mainmise sur les libertés individuelles ? Comme le temps qui va s'écouler entre l'arrivée au pouvoir d'un régime autoritaire et sa chute ?
J'ai attendu avec impatience la chute du Mur de Berlin qui est relatée a minima dans le livre : "Et le matin, au petit déjeuner, elles écoutent la radio". Les conséquences socio-économiques sont beaucoup plus détaillées, explicites. Un peu avant ce moment historique et après, le rythme du récit semble s'accélérer, s'accordant à l'évolution du contexte, au bouleversement, à "l'incertitude existentielle". "Berlin est désormais une autre ville".
Un double sentiment, ambivalent, est exprimé par le vieux professeur d'histoire de l'art : "heureux de ne plus avoir à parler à mots couverts et à manier la langue des esclaves (…), malheureux de voir mon peuple se précipiter dans l'abîme sans pouvoir empêcher sa chute".
Katharina ne va pas se précipiter à l'ouest, elle va laisser passer trois semaines : " trois semaines pour aller fouler le sol de cette autre partie de la ville, surgie du jour au lendemain, à côté des quartiers qui l'ont vue grandir. Le corps étranger dans l'organisme de sa ville, même nom, même langue, jusqu'aux immeubles identiques, mais une ville étrangère malgré tout. Un second cœur, un double pouls, avec une pulsation de trop".
"Katharina vient du mauvais côté. Pas à ses propres yeux, mais aux yeux du monde soudain braqués sur ce pays qui, vingt-huit années durant, est resté caché derrière un mur".
"Quand elle circule à l'Ouest, Katharina, elle, a le sentiment d'être une pâle copie des gens qui y habitent au quotidien, d'être une impostrice risquant à tout moment d'être démasquée. Etrangère dans l'autre moitié de sa ville, elle voit de ses yeux les vitrines de l'Ouest où le moindre besoin est comblé d'avance par une marchandise, la liberté de consommation lui faisant l'effet d'une paroi capitonnée qui coupe chacun de toute aspiration supérieure à ses besoins individuels. Ne sera-t-elle bientôt elle aussi qu'une consommatrice parmi d'autres ?".
"Tout tombe désormais en ruine. Certaines choses se désagrègent, d'autres se fissurent, d'autres encore se transforment".
Je me souviens encore de ma prof d'allemand arrivant en cours le matin, nous demandant si nous avions vu ce qui s'était passé dans la nuit. Moi, je l'avais vu. Et quelle émotion d'être allée à Berlin à peine deux ans après voir ce qu'il restait du Mur, le Glienicker Brücke, l'Alexanderplatz, les derniers soldats russes,...
Ce livre m'aura permis de me balader dans Berlin, dans une époque révolue, et d'entendre le bouleversement qu'ont pu connaître les Allemands de l'Est. J'ai également eu le plaisir de rencontrer Jenny Erpenbeck lors d'un festival où elle nous a parlé de son livre.
Petite anecdote : les personnages boivent souvent du Sekt dont je n'avais jamais entendu parler. C'est un vin mousseux produit en Allemagne, un peu comme un Champagne !
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